Quand une ministre se déguise pour traquer les rackets : le Bénin devrait-il s’en inspirer ?
Une opération sous couverture qui relance le débat sur les contrôles dans les services publics
Et si, au lieu d’attendre les plaintes des usagers, les autorités descendaient elles-mêmes sur le terrain pour voir ce qui se passe réellement derrière les guichets des administrations publiques ?
En Ouganda, une scène pour le moins inhabituelle avait marqué les esprits en 2017. Sarah Opendi, alors ministre d’État à la Santé, s’était rendue incognito dans un hôpital public de Kampala, le visage dissimulé sous un voile, afin de vérifier des informations faisant état de demandes indues d’argent aux patients.
L’opération avait rapidement pris une tournure révélatrice. La ministre, venue notamment pour effectuer des examens médicaux, avait été confrontée à des demandes d’argent de la part d’agents de l’établissement. Elle avait alors révélé son identité et alerté les forces de l’ordre. Deux employés avaient été arrêtés dans le cadre de l’affaire.
L’épisode, largement rapporté par la presse ougandaise et internationale, ne vaut pas seulement pour son caractère spectaculaire. Il pose surtout une question fondamentale : comment savoir ce que vit réellement le citoyen lorsqu’il est face à un agent public, si les contrôles restent uniquement administratifs et prévisibles ?
Et si les autorités béninoises testaient leurs propres services ?
Au Bénin, les efforts engagés pour améliorer la qualité du service public, renforcer la transparence et rapprocher l’administration des citoyens méritent d’être poursuivis. Mais l’efficacité d’une réforme ne se mesure pas uniquement dans les textes, les rapports ou les réunions.
Elle se mesure aussi au guichet.
Combien de citoyens sont confrontés à des lenteurs injustifiées ? Combien doivent parfois multiplier les démarches pour obtenir un document ou un service auquel ils ont légalement droit ? Existe-t-il encore des agents qui profitent de la vulnérabilité, de l’ignorance ou de l’urgence des usagers pour réclamer des paiements indus ?
Ce sont précisément ces réalités de terrain que des contrôles inopinés pourraient permettre d’identifier.
Des missions incognito pour voir l’administration telle que l’usager la vit
Sans nécessairement reproduire à l’identique l’expérience ougandaise, les autorités béninoises pourraient envisager des missions de contrôle sous couverture ou des opérations de testing administratif, conduites dans le strict respect de la loi.
Des responsables habilités pourraient se présenter comme de simples usagers dans certaines administrations, observer les pratiques, vérifier les délais, contrôler l’application des tarifs officiels et signaler les éventuelles demandes indues.
Une telle démarche aurait surtout un mérite : observer la réalité sans que les agents sachent à l’avance qu’ils sont contrôlés.
Car lorsqu’un contrôle est annoncé plusieurs jours à l’avance, chacun a naturellement le temps de préparer son service. Le véritable défi consiste à savoir si les bonnes pratiques sont respectées lorsque personne ne s’y attend.
Le citoyen ne devrait pas avoir à payer pour un droit
L’enjeu dépasse la seule question des pots-de-vin. Il concerne la confiance entre l’administration et le citoyen.
Lorsqu’un usager est contraint de payer illicitement pour obtenir un service public, ce n’est pas seulement son portefeuille qui est affecté. C’est également la crédibilité de l’institution qui est fragilisée.
La lutte contre la corruption ne peut donc pas reposer uniquement sur les dénonciations des citoyens. Elle doit aussi s’appuyer sur des mécanismes de contrôle capables d’aller chercher les dysfonctionnements là où ils se produisent.
Le Bénin pourrait transformer l’idée en outil de contrôle
L’expérience ougandaise pourrait ainsi servir de source d’inspiration, sans être considérée comme un modèle à copier mécaniquement.
Pourquoi ne pas instituer, dans certains secteurs sensibles, des opérations régulières de contrôle inopiné, avec des équipes habilitées, des procès-verbaux, des preuves vérifiables et des sanctions lorsqu’une infraction est établie ?
Mairies, hôpitaux publics, commissariats, centres d’état civil, services fiscaux, administrations foncières ou encore services délivrant des documents administratifs pourraient faire l’objet de contrôles ponctuels.
L’objectif ne serait pas de tendre des pièges aux agents publics, mais de vérifier une réalité simple : le service promis au citoyen est-il réellement celui qu’il reçoit ?
Contrôler sans humilier, sanctionner sans arbitraire
Une telle politique devrait toutefois être encadrée par des règles précises. Le contrôle sous couverture ne doit pas devenir un instrument de règlement de comptes ou de suspicion généralisée envers les fonctionnaires.
Il faudrait des agents de contrôle dûment habilités, des procédures transparentes, des éléments de preuve incontestables et le respect des droits des personnes mises en cause.
L’objectif serait double : sanctionner les comportements fautifs et protéger les nombreux agents publics qui accomplissent correctement leur mission.
Une administration qui n’a rien à cacher n’a rien à craindre
L’histoire de Sarah Opendi rappelle finalement une évidence : le meilleur moyen de connaître la qualité d’un service public est parfois de devenir, pendant quelques heures, un simple usager.
Au Bénin, où la modernisation de l’administration constitue un enjeu majeur, pourquoi ne pas expérimenter cette approche ?
Une autorité qui franchit incognito la porte d’une administration, attend son tour, demande un renseignement et sollicite un service comme n’importe quel citoyen pourrait découvrir des réalités que les rapports officiels ne révèlent pas toujours.
Car derrière chaque guichet se trouve une responsabilité : servir le citoyen avec équité, célérité et intégrité.
Et parfois, pour vérifier que cette promesse est respectée, il suffit que le contrôleur devienne, le temps d’une mission, celui qu’il est chargé de protéger : l’usager.

