Le Fa, « la clé de la vie que l’humanité ignore » : le spiritualiste Henri Joël Mahounon à cœur ouvert
La tradition africaine recèle des valeurs spirituelles d’une richesse inestimable pour l’humanité. Pourtant, sous l’influence croissante des religions venues d’ailleurs, de nombreux Africains, notamment les jeunes générations, méconnaissent aujourd’hui les fondements et les enseignements des pratiques ancestrales léguées par leurs aïeux.
Parmi elles figure le Fa, art divinatoire considéré par ses adeptes comme une véritable science. Autrefois largement consulté pour comprendre les événements de la vie, interpréter le présent, éclairer l’avenir à partir des enseignements du passé et orienter les décisions importantes, le Fa tend progressivement à disparaître des habitudes. Plus encore, il est parfois assimilé, à tort selon ses défenseurs, à une pratique diabolique sous l’effet de certaines doctrines religieuses.
Pourtant, malgré ces perceptions, le Fa demeure profondément ancré dans les traditions de nombreux Béninois et Africains qui continuent de le considérer comme un héritage spirituel majeur et une véritable boussole pour conduire leur existence.
Invité de notre rubrique « Mon Origine », le spiritualiste Henri Joël Mahounon, gardien de la tradition africaine et prêtre de Fa (Bokonon), livre sa lecture de cette pratique ancestrale. Il explique le rôle du Fa dans la spiritualité africaine, répond aux critiques qui l’entourent et invite les Africains, quelle que soit leur confession religieuse, à redécouvrir cet héritage culturel qu’il considère comme un outil de connaissance de soi et d’orientation de la vie.

  1. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le Fa ?
    Henri Joël Mahounon :
    Le Fa est, selon notre tradition, le messager de Dieu. Il constitue le lien entre le Créateur et l’être humain. Dieu ne s’adresse pas directement aux hommes ; c’est par l’intermédiaire du Fa que son message est transmis.
    Tout le monde n’est pas capable de comprendre la volonté divine. Le Fa, considéré comme une science divinatoire, permet ainsi de recevoir et d’interpréter ce message afin d’éclairer celui ou celle qui cherche des réponses auprès de son Créateur.
    Autrement dit, le Fa est le porte-parole entre Dieu et les hommes.
  2. Pourquoi est-il important de consulter le Fa ?
    Henri Joël Mahounon :
    La consultation du Fa est, à mes yeux, indispensable, car l’être humain ne maîtrise pas tous les aspects de son existence. Il existe des réalités qui nous échappent et des situations dont nous ne pouvons saisir seuls les causes ou les conséquences.
    Consulter le Fa permet d’être orienté sur la voie à suivre pour réussir un projet, prévenir certaines difficultés ou mieux comprendre les événements de la vie.
    Il existe plusieurs formes de pratiques divinatoires, mais le Fa est considéré comme la source ou la mère de toutes. Selon notre tradition, il est au-dessus des autres méthodes de consultation, qu’il s’agisse des pratiques visionnaires, de la géomancie ou d’autres formes de divination.
  3. Pourquoi doit-on consulter le Fa ?
    Henri Joël Mahounon :
    La consultation du Fa est, selon moi, indispensable, car l’être humain est confronté à de nombreuses réalités qui lui échappent. Pour mieux comprendre certaines situations de la vie et savoir quelle voie emprunter afin de réussir ses projets, il est important de consulter le Fa.
    Il existe plusieurs formes de consultation spirituelle, mais, dans notre tradition, le Fa est considéré comme la source de toutes les pratiques divinatoires. Il occupe une place prépondérante par rapport aux autres méthodes de consultation, qu’il s’agisse de la voyance, de la divination par l’eau, de la géomancie ou d’autres pratiques similaires.
  4. Qui peut consulter le Fa et à quel moment ?
    Henri Joël Mahounon :
    Tout le monde peut consulter le Fa, sans distinction. Les fidèles des différentes religions, tout comme les prêtres de Fa eux-mêmes, peuvent y recourir lorsqu’ils souhaitent obtenir des éclaircissements sur une situation.
    La consultation n’est pas réservée aux Africains. Nous recevons également de nombreux visiteurs venus d’Europe, d’Amérique et d’autres régions du monde. Ils viennent consulter le Fa pour mieux comprendre certains événements de leur vie, obtenir des orientations ou préparer la réalisation de leurs projets.
  5. Existe-t-il des moments ou des circonstances particulières pour consulter le Fa ?
    Henri Joël Mahounon :
    Le Fa peut être consulté à tout moment de la vie. Il n’existe pas de période ou de circonstance exclusive.
    On peut le consulter à l’occasion d’une grossesse, de la naissance d’un enfant, avant un voyage, pour le lancement d’un projet, lors de l’acquisition ou de la vente d’un bien immobilier, avant d’emménager dans une nouvelle maison ou encore pour toute décision importante.
    Selon les enseignements du Fa, la consultation permet notamment d’obtenir des indications sur le déroulement d’une grossesse, la destinée d’un enfant à naître ou encore les précautions à prendre dans certains projets.
    Par exemple, dans le cadre de l’achat d’une parcelle, le Fa peut conseiller, déconseiller ou recommander l’accomplissement de certains rites ou sacrifices afin de favoriser, selon cette tradition, la paix et l’harmonie sur le domaine concerné.
    En résumé, le Fa peut être consulté en toute circonstance lorsqu’une personne ressent le besoin d’être orientée.
  6. Une fois la consultation effectuée, quelle est l’étape suivante ?
    Henri Joël Mahounon :
    La consultation du Fa révèle de nombreux aspects de la vie d’une personne. Selon notre tradition, elle permet de mieux comprendre son passé, d’analyser le présent et d’obtenir des indications sur l’avenir. Elle met également en lumière les dispositions à prendre pour éviter certains dangers ou préserver les opportunités qui se présentent.
    En ce sens, celui qui consulte le Fa devient un homme averti, capable de mieux orienter ses choix parce qu’il a cherché à comprendre le message que Dieu lui adresse à travers le Fa.
    Après cette étape vient celle des sacrifices, qui occupe une place essentielle dans notre tradition. Le Fa est considéré comme l’intermédiaire entre Dieu, les divinités et les hommes. Les sacrifices prescrits à l’issue de la consultation sont destinés aux divinités indiquées par le Fa. Ils peuvent prendre différentes formes : des offrandes de noix de cola, d’eau, de boissons ou, selon les cas, l’immolation d’animaux.
    Ces prescriptions visent, selon les enseignements du Fa, à obtenir la protection spirituelle nécessaire pour la réalisation des projets et le bien-être de la personne concernée.
    J’insiste sur ce point : il vaut mieux ne pas consulter le Fa que de le consulter sans respecter les prescriptions qui en découlent. Dans notre tradition, les sacrifices constituent le prolongement naturel de la consultation.
  7. Cela signifie-t-il qu’il existe des conséquences lorsqu’une personne ne réalise pas les sacrifices prescrits ?
    Henri Joël Mahounon :
    À mon avis, il serait inexact de dire qu’il n’y a aucune conséquence. Selon notre tradition, lorsqu’une personne consulte le Fa et choisit ensuite d’ignorer les prescriptions qui lui sont faites, elle s’expose à des répercussions.
    Je dirais même qu’il vaut mieux ne pas consulter que de consulter sans être disposé à accomplir les sacrifices recommandés. En consultant le Fa, on sollicite le monde invisible. Si des prescriptions sont révélées et qu’elles ne sont pas respectées, cela peut avoir des conséquences sur la vie de la personne.
    La première conséquence est souvent intérieure. La conscience n’est plus en paix. L’individu est habité par le doute, les interrogations et parfois par des pensées négatives qui peuvent influencer son comportement.
    C’est pourquoi je rappelle que le Fa n’est pas un divertissement ni une pratique à laquelle on s’adonne par curiosité. Une consultation engage celui qui la sollicite. Les sacrifices prescrits ne sont pas une initiative du Bokonon ; ils découlent, selon notre tradition, du message révélé par le Fa dans le but d’améliorer la vie du consultant.
  8. Comment percevez-vous le message que transmet le Fa ?
    Henri Joël Mahounon :
    Le Fa est, selon notre tradition, le porte-parole de Dieu auprès des hommes, tandis que le prêtre de Fa est le porte-parole du Fa.
    Notre tradition compte 256 signes de Fa. À chaque consultation, un signe apparaît. C’est ce signe qui porte le message destiné au consultant. Le rôle du Bokonon est de l’interpréter et d’en expliquer la signification afin que la personne comprenne les orientations qui lui sont communiquées.
  9. Tous les prêtres de Fa maîtrisent-ils l’interprétation de ces signes ?
    N’est pas prête de Fa (Bokonon ou Babalawo) qui veut, mais qui est formé pour le devenir. On ne devient pas prêtre de Fa parce que mon papa ou un parent à moi est un consultant de Fa. Ça s’apprend sur plusieurs années. Étant le garent de la tradition, tu dois avoir les bonnes pratiques parce que tu veux agir sur le devenir de l’être humain, il faut donc bien maîtriser le Fa afin de pouvoir transmettre le vrai message que porte chaque signe.

9- En général nous avons combien de signes et lesquels sont les plus indispensables ?

Nous avons au total 256 signes de Fa et tous ces signes sont importants. Aucun signe de Fa n’est inutile. Nous avons par ailleurs 16 signes principaux qui sont : Gbé mindji, Yèkou mindji, Woli mindji, Di mindji, Losso mindji, Winlin mindji, Abla mindji, Aklan mindji, Gouda mindji, Sa mindji, Troukoin mindji, Ka mindji, Toula mindji, Lètè mindji, Tchè mindji, Fou mindji. Les 16 -là sont démultiplier en 16 ce qui donne les 256 signes que nous avons. Par exemple, le Gbé mindji peut générer Gbé Yèkou, Gbé Woli, Gbé Di, Gbé Losso, Gbé Gouda… C’est comme ça chacun de ces 16 signes fait appel à l’autre et nous avons ce que nous appelons la dualité.

10 Comment expliquez-vous le fait que si certains de ces signes apparaissent, le prêtre de Fa l’efface très rapidement en faisant recours à l’eau ou à la boisson avec des paroles qu’il prononce. Le constat se fait souvent à l’occasion des consultations ? Sans profaner un secret, il y a certains signes quand ils apparaissent, la mouche ne doit pas se poser sur ça. Le citoyen qui est venu consulter ne peut pas comprendre, mais le prêtre de Fa lui, il comprend. Donc, nous les praticiens, nous maîtrisons ces signes quand ils apparaissent, nous faisons ce qui doit être fait immédiatement afin de respecter les prescriptions afin d’éviter les répercussions. Mais c’est vraiment spirituel ce volet et tous les prêtres de Fa comprennent ça.
11- Et s’il s’agit du signe de prêtre consultant ?
Effectivement, le signe du prêtre consultant peut venir lors de la consultation. Quand ça arrive, pour le consultant, c’est comme son Dieu ou son père qui est venu. Donc il doit se prosterner et avoir le respect nécessaire parce que c’est le signe qui gouverne sa destinée.
12- En dehors des êtres humains, peut- on consulter pour un pays ?
On peut faire la consultation pour une maison. Le propriétaire peut décider de consulter chaque année pour savoir sur quel signe rester tout au long de l’année ou du mois afin que dans son foyer qu’il ait la bonne vie pour lui, ses enfants, ses épouses et pour ceux qui l’entourent. On peut consulter pour un village. On peut aussi consulter le Fa pour une commune, pour un arrondissement, au profit d’un pays ou même pour tout un continent. Le Fa, c’est ce qu’il faut consulter normalement et les gouvernants devraient s’accorder sur ça. Mais malheureusement, ça nous manque. Heureusement qu’au niveau national, le gouvernement a compris et chaque année, la consultation de Tofa se fait pour notre pays. On espère que la dynamique va prendre pour qu’au niveau local chaque communauté puisse avoir ça dans l’agenda même si c’est annuel. Les dérives que nous observons parfois sont ainsi, parce que nous n’allons pas à la source. Nous avons malheureusement laissé la science de nos ancêtres pour s’attacher à autre chose et « La rivière qui renie sa source ne peut que tarir ».

  1. Certaines personnes considèrent le Fa comme une pratique diabolique. Que leur répondez-vous ?
    Henri Joël Mahounon : À mon avis, cette perception est avant tout le fruit de l’ignorance. La plupart des personnes qui qualifient le Fa de pratique diabolique ne l’ont jamais consulté et ne connaissent ni ses fondements ni sa portée spirituelle. Elles se prononcent souvent sans en avoir une véritable connaissance.
    Le Fa n’est pas ce que beaucoup imaginent. Il ne s’agit ni d’une religion ni d’une divinité. Dans notre tradition, le Fa est un messager, un moyen de comprendre ce qui échappe à l’être humain et de connaître les raisons de certaines situations.
    Ensuite, chacun demeure libre. Après une consultation, libre à chacun de suivre ou non les recommandations qui lui sont faites. Cette liberté implique également d’assumer les conséquences de ses choix.
    Je tiens donc à dire que, selon moi, le Fa n’a rien de diabolique. Au contraire, il constitue un précieux instrument de connaissance de soi. Connaître son signe de Fa, c’est mieux comprendre sa personnalité, ses interdits, ses orientations et les comportements à adopter pour évoluer sereinement dans la vie.
  2. Que faut-il pour consulter un prêtre de Fa ?
    Henri Joël Mahounon :
    Il suffit de se présenter avec une contribution symbolique. Dans notre tradition, le Bokonon ne fixe pas de tarif obligatoire avant la consultation.
    Chacun donne selon ses moyens. Une personne peut offrir 200 FCFA, 500 FCFA, une pièce de monnaie ou davantage si elle en a les possibilités. L’essentiel est le geste symbolique, car la consultation s’inscrit dans un cadre spirituel.
    Après la consultation, il appartient ensuite au consultant de faire les sacrifices éventuellement prescrits.
    Je précise également qu’aucun véritable prêtre de Fa n’impose un montant déterminé avant de procéder à une consultation. Chacun contribue selon ses capacités.
    Je le redis enfin : pour moi, le Fa n’est pas une pratique diabolique ; il constitue une véritable clé de compréhension de la vie.
  3. Quel message souhaitez-vous adresser aux Béninois et, plus largement, aux Africains ?
    Henri Joël Mahounon : J’invite les Béninois et tous les Africains à redécouvrir leur héritage spirituel et culturel. Les religions venues d’Occident ont profondément influencé nos sociétés, mais cela ne doit pas conduire à oublier les valeurs héritées de nos ancêtres.
    Nous vivons dans un État laïc où chacun est libre de pratiquer la religion de son choix. Le Fa ne s’oppose à aucune confession religieuse. Selon ma conviction, il peut accompagner toute personne, quelle que soit sa foi, en lui apportant des orientations sur sa vie et ses décisions.
    Mon souhait est que chacun accorde davantage d’attention à cette tradition ancestrale afin de mieux se connaître, de mieux comprendre son existence et de préserver un patrimoine culturel qui fait partie de notre identité.

Propos recueillis et transcrits par Jérôme Tagnon

By adminop

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *